PENSER ET ECRIRE LES MOTS DE LA REPUBLIQUE

le site du CENTRE EUROPEEN DES ETUDES REPUBLICAINES

les 100 mots de la République sur le site du CEDRE

Buste de Marianne. / J. Faure/Leextra via Leemage

Olivier Christin et Stéphan Soulié sont venus participer à deux séances de travail en histoire contemporaine / EMC (enseignement moral et civique) avec les élèves de la classe de première S8.

Leur intervention s’inscrivait dans un cadre historique de l’étude de la République, après des travaux consacrés

  • à la notion de démocratie libérale
  • à l’analyse de l’évolution politique de la France depuis la Révolution Française,
  • au droit de suffrage entre 1791 et 1944
  • aux conséquences des épisodes révolutionnaires (1848, Commune)
  • à la comparaison des constitutions et des pouvoirs (1848, 1875, 1946, 1958)
  • à la crise de l’Affaire Dreyfus
  • à la rédaction d’un projet de nouvelles institutions (deux groupes, deux projets différents)

Les mots de la République au Lycée Camille Pissarro

https://www.youtube.com/watch?v=mJwJmOcpsRo&feature=youtu.be
Olivier Christin, Université de Neuchâtel, directeur de l’Institut d’histoire

Olivier Christin, Université de Neuchâtel, directeur de l’Institut d’histoire
La République n’est pas une forme épuisée, interview dans Télérama
Interview pour La revue civique

STEPHAN SOULIE (photo cedre.univ-psl.fr)

Frédéric Worms invité de France Inter
Frédéric Worms sur France Culture, Ethique de la discussion

À Pontoise, les lycéens écrivent leur République

Source photo/ Frédérique Schneider DR (la-croix.com)

Traversant l’une des cours qui rassemblent 1 700 élèves au moment des pauses, Christine Guimonnet, professeure d’histoire-géographie, presse le pas pour rejoindre sa classe. Dans le chassé-croisé des enseignants, les deux chercheurs qui l’accompagnent passent inaperçus, d’autant qu’ils connaissent les lieux et se dirigent sans hésitation dans les dédales de l’établissement. Le temps de lancer quelques remarques à des lycéens trop bruyants ou coiffés d’une casquette, et l’enseignante ouvre déjà la porte de sa salle. Nullement surpris et volontiers blagueurs, les élèves de première scientifique retrouvent leurs places. Ils sont vingt, les inscrits en section internationale britannique, qui suivent un enseignement d’histoire spécifique.

Redéfinir et transmettre « les mots de la République »

Sur toutes les tables apparaît aussitôt un petit volume vert, seule tache colorée dans cette pièce au dépouillement triste. C’est une deuxième rencontre. Deux semaines auparavant, les historiens Olivier Christin et Stéphan Soulié sont venus présenter l’ouvrage qu’ils ont codirigé. Et raconter le sursaut à l’origine du projet, provoqué par deux sondages : en 2015, 65 % des sondés estiment que l’expression « valeurs républicaines » les touche moins que celle d’« identité nationale » ; en 2016, un tiers d’entre eux jugent que d’autres régimes peuvent être meilleurs que la démocratie. Face à une telle « érosion des repères politiques », l’urgence pour eux est de redéfinir et de transmettre « les mots de la République » (1) autrement que par des « discours incantatoires ».

« Les mots, ce sont des questions politiques »

Ces ateliers, ils en sont convaincus, constituent aussi une chance pour eux. La même urgence leur commande de cerner les interrogations des jeunes sur la République, les malentendus et les mots manquants qui les empêchent d’en comprendre le fonctionnement. Souriant mais déjà concentré, Olivier Christin commence : « Nous en avons déjà discuté la dernière fois : les mots, ce sont des questions politiques. La prolifération actuelle des insultes comme ”islamo-gauchiste” et des conflits autour des termes “communautarisme” ou “laïcité”, par exemple, est un signe de la crise que traverse notre République. » Face à lui, les lycéens écoutent, déjà aguerris. Outre ces premiers échanges, ils ont travaillé sur l’histoire politique de la France, l’évolution du droit de suffrage, les analyses de caricatures, les débats menant à la loi de 1905 et l’affaire Dreyfus.

« Les mots sont importants pour nommer ce qui nous arrive »

Pourtant, en ce lundi 26 mars, c’est l’actualité qui s’impose au programme. Trois jours plus tôt, une attaque terroriste à Trèbes a coûté la vie à quatre personnes dont un gendarme, Arnaud Beltrame, qui s’est substitué à une otage. Avec prudence, l’historien fait le lien. « Parmi les mots du ”Que sais-je ?”, il y en a un que je n’avais pas commenté lors de la première séance, c’est “dévouement”. Entre-temps, il y a eu cet attentat… » Rappelant les faits avec précision, il s’arrête sur l’acte du lieutenant-colonel de gendarmerie. « C’est exactement le sens du dévouement. À Rome, ceux qu’on a appelés les “dévoués romains” étaient prêts à donner leur vie pour la République. Connaissez-vous l’histoire qui est à l’origine de l’expression “donner sa main au feu” ? » Alors que la professeure inscrit le nom des protagonistes au tableau, Olivier Christin raconte comment le consul Scaevola a impressionné ainsi Porsenna qui assiégeait la ville.
« Le geste d’Arnaud Beltrame n’est pas un suicide, ce n’est pas celui d’un kamikaze qui veut entraîner avec lui le plus de gens possible, poursuit-il. Il a renoncé à sa liberté, son intérêt, sa chance de vie pour les autres. C’est ça le dévouement, ce n’est pas juste le désintéressement, c’est une vertu. Vous voyez, les mots sont importants pour nommer ce qui nous arrive. » À ses côtés, Christine Guimonnet convoque alors une autre histoire. « Son héroïsme nous rappelle également la mission première des gendarmes ou des policiers : protéger autrui. Or souvenez-vous, entre 1940 et 1944, qu’est-ce que le régime de Vichy leur demande ? interroge-t-elle. D’arrêter des innocents. Parmi les gendarmes qui ont refusé d’obéir aux ordres, il y avait mon grand-père… “J’ai fait mon devoir”, disait-il. » Le silence enveloppe le groupe d’adolescents, sans que l’on sache ce qui les saisit le plus, le récit de l’attentat ou la confidence de leur enseignante.

S’appuyer sur le passé pour comprendre le présent

Mais déjà la voix de Stéphan Soulié les ramène à leur vie d’élèves et à la mission plus mesurée qui leur revient aujourd’hui : ajouter « leurs » mots à ce vocabulaire de la République. Des mots oubliés dans la première édition et qui pourraient venir la compléter. Des noms propres, des valeurs, des institutions, dont ils vont rédiger les notices. « Aujourd’hui, vous êtes les auteurs ! », lance l’historien, brandissant la couverture de leur futur livre. Par équipes de deux ou trois, les élèves s’attellent à la tâche. S’élève un bruit de conversations qui ne cessera plus. De groupe en groupe, l’enseignante et les deux chercheurs questionnent, aiguillent, conseillent. Une boîte de bonbons circule en sens inverse.
Assis au fond de la rangée centrale, Aurélien et Cyril sont un peu intimidés par le terme qu’ils ont sélectionné, « président ». « Pourquoi est-il important en République ? Quelles seraient les qualités d’un bon président ? », les aide Stéphan Soulié. « Diriger sans supériorité », tente l’un d’entre eux. « Aider à organiser le débat comme le président de l’Assemblée nationale », renchérit l’autre. Quant à Louhanne et Ludivine qui ont opté pour « union », elles n’avaient pas mesuré combien ce simple mot charriait de questions. « Une volonté d’union totale peut conduire à la dictature et la République peut prendre parfois cette forme, les alerte l’historien. Il est important de se poser la question : jusqu’où ? Et de confronter ce mot à celui d’unité ou de diversité… »
À leur droite, Édith et Justina n’ont pas hésité longtemps. Toutes deux d’origine indienne, elles veulent parler de la nationalité car « tout le monde ne sait pas comment on devient un citoyen français ».De Louis-Napoléon Bonaparte aussi, qui a été « une menace pour la République alors qu’il avait été élu. » Une autre figure fait défaut selon ces lycéens, celle du général de Gaulle. Pour Jules et Guillaume, c’est l’usage du référendum qui justifie sa présence dans le glossaire. « Il a demandé l’avis du peuple et a démissionné quand il n’a pas eu son accord. », argumente Guillaume. Là encore, le chercheur sème un peu de doute. « Le référendum est un élément très important, confirme-t-il, mais il est aussi critiqué comme un moyen de court-circuiter les élus… »

La République, un espace de débat

Certains préfèrent s’évader hors des frontières nationales, à la recherche de modèles différents, comme Rory, qui se souvient de l’Althing : « Cette assemblée date du Moyen Âge et l’on en parle peu. Pourtant, les Islandais ont alors inventé une manière démocratique d’élire leur chef. » Christine Guimonnet l’encourage, rappelant l’Assemblée constituante islandaise qui, en 2011, a mené à bien la révision constitutionnelle. D’autres élèves ont la marche du monde bien en tête. Octave a décidé de plancher sur « économie » et il sait pourquoi : « Actuellement, on voit bien l’impact qu’elle peut avoir sur la politique, avec Donald Trump par exemple. Un pays dont l’économie est défaillante peut changer de régime. Pas en France, je pense, mais en Europe, c’est possible… »
Marie, elle, n’exclut pas la France de ses inquiétudes et s’alarme du « ressentiment général qui pourrait mener à des soulèvements violents ». La révolution, le changement de régime, en pire ou en meilleur, c’est le sujet qu’elle a exploré. Grâce à sa contribution, Stéphan Soulié conclut par le mot qui rassemble tous les autres. « La République, c’est un espace où l’on peut se confronter de manière assez pacifiée, sans révolution ou en tout cas sans verser de sang. Lorsqu’on ne plus peut débattre, on sort de la République. »

L’ouvrage Les 100 mots de la République(128 p., 9 €) est paru aux PUF à l’automne 2017, dans la collection Que sais-je ? Sous la direction d’Olivier Christin, Stéphan Soulié et Frédéric Worms, il réunit les contributions de chercheurs européens de premier plan pour expliquer les idéaux républicains.
Associant figures, concepts, événements fondateurs, débats et combats, il invite le lecteur à « penser la République non comme un dogme mais comme un objet vivant où doivent se conjuguer l’intérêt commun et la liberté de tous ». Parmi les entrées : 1848, cité, communs, conciliarisme, exils, L’Hospital, Machiavel, Résistance, solidarité, vertu civique…

Les mots ajoutés par les élèves de Camille-Pissarro : abolition de la royauté, assemblée, assemblée Althing, Bonaparte, démocratie d’Athènes, diversité, économie, élection, fraternité, général De Gaulle, nationalité, ochlocratie, parité, partis politiques, politique, président, questure, révolution, sécurité sociale, suffrage, union…

Béatrice Bouniol, La Croix, mercredi 4 avril 2018

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Olivier Christin sur France Culture

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